
Dans l’imaginaire collectif des parents, apprendre à lire se résume souvent à l’acquisition du code alphabétique : reconnaître les lettres, les assembler en sons, puis en mots. Pourtant, avant même de déchiffrer la moindre syllabe, l’enfant doit développer une compétence bien plus fondamentale : la capacité à construire du sens à partir d’une narration.
C’est ici qu’entre en scène un format souvent sous-estimé : la bande dessinée sans texte (ou BD muette). Loin d’être un « sous-livre » pour les enfants qui ne savent pas encore lire, elle constitue, selon les chercheurs, un laboratoire cognitif d’une efficacité redoutable. En nous appuyant sur le travail d’Alexia Carrer et Léa Chabert (« La bande dessinée sans texte : un outil pour une première entrée dans la lecture ? », 2012), nous allons explorer pourquoi ce silence textuel fait, en réalité, énormément de bruit dans le cerveau de nos enfants.
1. Au-delà du mot : la naissance de la littératie visuelle
Lire ne se limite pas à déchiffrer des signes abstraits (les lettres) ; c’est aussi savoir interpréter des signes iconiques (les images). Dans leur mémoire, Carrer et Chabert soulignent que la BD sans texte force l’enfant à sortir d’une lecture purement descriptive pour entrer dans une lecture interprétative.
Contrairement à l’album classique où l’image illustre un texte qui dit la vérité, la BD muette oblige l’enfant à :
- Identifier les codes graphiques : Comprendre qu’un trait de mouvement signifie que le personnage court, ou que des petites bulles au-dessus d’une tête signifient un rêve ou une pensée (concepts de Fresnault-Deruelle).
- Organiser l’espace-temps : La BD est l’art de l’ellipse. L’enfant doit combler le « blanc » entre deux cases (le fameux « inter-case » théorisé par Thierry Groensteen). Pour comprendre l’histoire, le cerveau doit déduire ce qui s’est passé entre le moment A et le moment B.
Cet effort de déduction est exactement le même que celui nécessaire pour comprendre les liens logiques entre deux phrases dans un roman plus tard.
2. Construire une syntaxe mentale sans l’aide des mots
L’un des apports majeurs de l’étude de Carrer et Chabert concerne la structuration du récit. Pour un enfant de maternelle, raconter une histoire dans l’ordre est un défi. La BD sans texte offre une structure rigide (la grille de cases) qui guide la pensée.
En suivant les aventures de personnages comme Petit Poilu ou Polo, l’enfant intègre inconsciemment le schéma narratif classique : une situation initiale, un élément perturbateur, des péripéties et une résolution. Les auteurs démontrent que les enfants exposés à ce format développent une meilleure capacité à « mettre en mots » une action complexe. Ils apprennent à utiliser des connecteurs logiques (« alors », « mais », « puis ») pour relier les images entre elles dans leur esprit.
3. La verbalisation : le livre comme outil de dialogue
On pourrait croire qu’un livre sans texte se lit en silence. C’est le contraire. Carrer et Chabert mettent en avant le rôle de la verbalisation. Lorsqu’un parent accompagne l’enfant dans une BD muette, l’absence de texte figé libère la parole.
Le parent ne « lit » pas, il interroge : « Que fait-il ici ? », « Pourquoi est-il surpris ? ». L’enfant, en retour, doit puiser dans son vocabulaire pour décrire des actions, des émotions et des intentions. Ce passage de l’image au langage oral est un exercice de traduction constant qui enrichit le lexique de l’enfant bien plus intensément qu’une simple écoute passive d’une histoire lue.
4. Le bénéfice psychologique : devenir un « sujet lecteur »
L’étude de 2012 pointe un avantage psychologique crucial : la posture de lecteur. Pour un enfant, la manipulation d’un livre peut être intimidante s’il se sent incapable d’en percer le secret (les lettres).
La BD sans texte redonne le pouvoir à l’enfant. Il devient autonome. Il peut « lire » son livre seul, dans son coin, et en comprendre l’intégralité du sens. Cette réussite gratifiante change son rapport à l’objet livre : celui-ci n’est plus un objet mystérieux réservé aux adultes, mais un compagnon d’aventure accessible. Cette confiance en soi est le moteur le plus puissant pour l’apprentissage futur du code écrit au CP : l’enfant a déjà l’envie, il ne lui manque plus que la technique.
Conclusion : Et si le silence était la meilleure école ?
En conclusion, les travaux d’Alexia Carrer et Léa Chabert nous invitent à reconsidérer la BD sans texte. Elle n’est pas une simplification de la lecture, mais une porte d’entrée exigeante et passionnante. Elle apprend à l’enfant à observer, à déduire, à structurer et à dire.
En tant que parent, offrir une BD muette, c’est offrir à son enfant le plaisir d’être, pour la première fois, le seul maître de l’histoire. Une autonomie qui constitue le plus beau des tremplins vers la grande aventure de la lecture.
📚 Source Scientifique de Référence
Cet article a été rédigé en s’appuyant sur les conclusions du mémoire de recherche universitaire de :
Alexia Carrer & Léa Chabert (2012), « La bande dessinée sans texte : un outil pour une première entrée dans la lecture ? ».
Travail de recherche soutenu à l’Université de Nantes et archivé sur le portail DUMAS (Dépôt Universitaire de Mémoires Après Soutenance), géré par le CNRS.
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